Recension parue dans Dalhousie French Studies, no 98, 2011, pages 162-164.
Ce volume est le premier recueil de nouvelles publié par Paul-François Sylvestre
depuis Une jeunesse envolée en 1987. L'écrivain franco-torontois, grand défenseur
de la cause homosexuelle et ancien responsable du secteur franco-ontarien au Conseil
des arts de l’Ontario, s'était ces vingt dernières années surtout consacré à la poésie,
au roman, aux essais et à la critique littéraire ; nous lui devons notamment trois
recueils de Lectures franco-ontariennes (2005, 2008 et 2010), ainsi qu'une étude
des représentations littéraires de la ville de Toronto (Toronto s’écrit : la Ville
Reine dans notre littérature, 2007), tous publiés aux éditions du GREF.
Continuant sa collaboration avec l'éditeur torontois, Paul-François Sylvestre regroupe
dans Frousse à Santo-Domingo deux ensembles de nouvelles. La première partie du recueil,
intitulée « En ligne directe », s'apparente à une galerie de portraits. S'y croisent
principalement des artistes, des journalistes et d'autres hommes familiers du village
gai de Toronto, et à travers lesquels l'écrivain semble se jouer des clichés liés
à l'homosexualité - un type de personnages que ses lecteurs auront déjà rencontré
dans son roman 69, rue de la Luxure (2004). Comme dans ce dernier, l'homosexualité
des protagonistes de Frousse à Santo Domingo s'avère souvent essentielle au développement
des différentes intrigues. Elle ne joue cependant parfois qu'un rôle parfaitement
secondaire : ainsi les nouvelles Un Torontois insulté, Les Canadiens anglais aiment
le français et La rage de Philippe-Filibert Sigismond reprennent-elles deux personnages
des récits précédents pour se concentrer sur la question de la langue française en
Ontario et au Canada ; Que pense ma planète ?, pour sa part, voit ces mêmes protagonistes
mener un grand sondage d'opinion à l'échelle mondiale. Si la majorité des personnages
de cette première partie du recueil sont donc des homosexuels torontois, le lecteur
aura cependant l'occasion d'en rencontrer plusieurs autres variétés : ainsi, un employé
de bureau misanthrope, une passionnée de littérature convertie en guide touristique,
un gardien de résidence d'origine rwandaise, une religieuse acariâtre, ou même une
communauté tout entière qu'unit son intérêt pour l'orientation sexuelle de l'un de
ses membres. En tout, vingt nouvelles composent cette première partie et permettent
à l'écrivain d'installer, mais aussi et surtout d'étendre un univers qui semble lui
être cher.
La deuxième partie du recueil, intitulée « En peu de mots », propose quant à elle
huit textes que rapproche certes leur extrême brièveté - ils occupent chacun souvent
moins d'une page-, mais qui présentent très peu de continuité thématique. Jouant
sur les mots, les sonorités, voire la typographie, l'auteur y évoque des sujets variés
allant des difficultés de la rencontre amoureuse au mariage homosexuel, en passant
par une visite au Musée de l'homme, l'« enfer » des autres et les peurs de l'enfance.
Deux textes de cette section s'apparentent directement à de la poésie : Dernière
scène, qui campe le tableau de la mort des amants, et Pile, qui, reprenant un personnage
de la première partie, s'amuse des difficultés de l'écriture d'une lettre. Enfin,
les récits Quand ça va mal, qui s'appuie sur différents calembours, et Vingt-sept
mars, dont le texte se base sur les titres de pièces de théâtre franco-ontariennes,
s'apparentent clairement à de purs divertissements littéraires.
Bien que la majeure partie des textes réunis dans Frousse à Santo Domingo soient
inédits, plusieurs ont déjà fait l'objet d'une publication ; c'est ainsi le cas des
nouvelles Tel est pris qui croyait prendre !, Station Wellesley, Homosexuel non pratiquant,
Tante Mélanie n'est pas d'accord (proposée ici dans une version abrégée), et Se pourlécher
les babines. Au delà de la similitude des titres, le lecteur pourra également remarquer
celle des intrigues de la nouvelle 69, rue de la Magie et d'un chapitre du roman
69, rue de la Luxure (2004). La présence de ces diverses reprises, toutes placées
au sein de la première partie, est amplement justifiée par la continuité existant
entre ces textes et les autres nouvelles. Unis autant par leur style que par leur
décor, ainsi que par la récurrence de personnages que le lecteur est parfois tenté
– ne serait-ce que par la forme de leur nom - de qualifier d'autofictionnels (c'est
notamment le cas pour le journaliste Marcelin Saint-Gelais et l'artiste Philippe-Filibert
Sigismond), tous ces textes témoignent également d'un grand sens de la dérision et
d'un amour consommé des jeux littéraires. En ce sens, les nombreux va-et-vient effectués
par la figure de l'auteur sur le seuil de l'ouvrage, pour reprendre la terminologie
propre à Gérard Genette, ne manqueront pas de réjouir les amateurs de métalepses
narratives : « Monsieur Sylvestre », comme l'un de ses personnages aime l'appeler,
fait ainsi souvent son apparition au détour des différents récits, de même que certaines
de ses œuvres, le journal l'Express auquel il collabore et les éditions du Gref où
le recueil est lui-même publié – un procédé déjà amorcé, bien que de manière moins
ambitieuse, dans le roman 69, rue de la Luxure mentionné plus haut. Frousse à Santo
Domingo continue ainsi l'avancée de son auteur sur le chemin de l'innovation formelle,
en même temps qu'il constitue pour le lecteur néophyte une excellente introduction
à son style, ses engagements, et plus généralement son univers.
Irène Chassaing, Université Dalhousie (Halifax)
Recension parue dans Voix plurielles, no 9.1, 2012, pages 174-175.
Ce livre est divisé en deux parties. D’abord une vingtaine de nouvelles regroupées
sous le nom « En ligne directe », puis neuf micro-textes regroupés sous le nom «
En peu de mots ». Lire ce livre c’est un voyage à travers Toronto, en suivant les
pas de différents personnages, tous francophones, presque tous gays.
Ce thème de la minorité double, souvent soulignée, souvent analysée, est toujours
arrosé d’humour en grand style. Les personnages, qui parlent « bien français pour
un Torontois », sont souvent des intellectuels qui prennent les transports en commun,
traînent dans les musées, aiment la bonne cuisine et le bon vin, accumulent les journées
de vacances pour partir non en touristes mais en voyageurs curieux et prêts à apprendre
des anecdotes historiques qu’ils pourront utiliser dans leur prochain article ou
prochaine rencontre amoureuse.
Des bons vivants, certainement, mais qui gardent toujours à l’esprit les grands thèmes
comme l’homophobie, les francophones non reconnus en dehors de la belle province,
la vie ennuyeuse ou les ennuis de la vie. C’est en lisant « Tante Mélanie n’est pas
d’accord » que la société est peinte au complet !
Au son des chants grégoriens, dans des décors tels que des vieux manoirs retapés
avec goût et style art-déco, des acteurs tels qu’une guide impromptue mais poétique
et savante, des soirées qui peuvent rapidement finir très libertines, le tout mis
en scène par des Marcelin Saint-Gelais, des Ginette Saint-Maurice, des Romuald Saint-Amand,
des Marc-Yvain, ou des Patrice-Flavien Sanschagrin. Le spectacle est grandiose et
le lecteur peut être assuré qu’entre la rue Church et Wellesley, et entre les lignes
de Paul François Sylvestre, « tous les plaisirs sont permis ».
La deuxième partie du livre, « En peu de mots », évoque certains grands maux : la
difficulté d’émettre de simples gestes, les peurs d’enfance, un essai de lettre de
rupture. L’auteur continue de jouer avec finesse avec les mots, notamment dans «
Quand ça va mal… » où les expressions imagées prennent littéralement vie. Finalement,
le rideau tombe avec « Vingt-sept mars », beau clin d’œil au théâtre franco-ontarien.
Notre auteur, Paul-François Sylvestre, romancier, nouvelliste, essayiste et critique
littéraire est définitivement habile dans ses écrits et prend un malin plaisir à
créer, au plus grand bonheur du lecteur. Il a souvent signé des récits de voyage,
des recensions de livres et la chronique « Les Hiers » du journal L’Express. Il alimente
aussi le journal de ses reportages ponctuels. Le nom du journal est plus d’une fois
évoqué dans ces nouvelles, notamment à travers le personnage de Marcelin Saint-Gelais,
qui semble ressembler fortement à notre auteur : Franco-torontois, gay, moderne,
envoyé spécial de L’Express, qui écoute RDI et CBC, et qui tente de répondre à travers
la sociologie et la psychologie à une question posée par sa mère « Comment expliquer
que tu sois homosexuel ? ».
Grâce au ton juste, à l’humour fin, à l’importance des faits historiques et de grands
thèmes cités qui tiennent à cœur, Frousse à Santo Domingo est un recueil de nouvelles
à lire et à relire, et à partager avec son entourage.
Maud Rostaing
Recension d’un collègue écrivain
Toronto, le 14 décembre 2011
Cher Paul-François,
Tu permets que je m’adresse encore à toi sous ce prénom composé ? Ou serais-tu devenu,
du jour au lendemain, en route pour le Collège universitaire Glendon, « Emmanuel
Saint- Marseille » ? Ou encore le globe-trotter «Romuald Saint-Amand» (celui qui
Aime se Remuer) friand de «détails historiques» ou Marc-Yvain (celui qui Marque où
il Va et d’où il Vient), cet autre globe-trotter, qui fait ses délices d’un « Louisiana
Homestyle Étouffée »? Ou ce bien sympathique « Marcellin Saint-Gelais » (Celui qui
Gèle en Mars), « profondément insulté » par le vieux curé de Saint-Jean-Port-Joli ?
Ou – est-ce possible ? – Philippe-Filibert Sigismond qui « a eu une relation avec
Mun Nee Wang [qui] a duré quatre ans » ? Ou plus simplement « PFS » ? Ou…
Sans peut-être le savoir, tu fais de l’«autofiction» comme Gil Courtemanche (Je ne
veux pas mourir seul) et Marguerite Anderson (La vie devant elle) dont tous les ouvrages
appartiennent plus ou moins à cette catégorie qui se prête bien à la littérature
engagée.
Et, de tous les auteurs franco-ontariens, tu es sans doute le plus engagé, puisque
tu l’es doublement, alors que les autres ne s’engagent le plus souvent que dans une
voie : le féminisme, le régionalisme, l’athéisme etc.
Tu as choisi l’Histoire pour indiquer la place qu’occupent les Franco-Ontariens sur
le territoire provincial. Ta fierté est rudement mise à l’épreuve dès qu’elle fait
face au mur de l’incompréhension que les étrangers érigent entre toi et eux (e. g.
« Un Torontois insulté »). La situation empire quand ce sont les Franco-Ontariens
eux-mêmes qui ne te suivent pas sur la route que tu les invites à prendre, car, ton
engagement étant profond, tu as tendance à considérer toute opposition à ta position
idéologique comme un affront personnel : « Deux semaines plus tard, L’Express annonce
que le Collège français ne modifiera pas son nom. Le conseil scolaire a tout simplement
changé d’idée. Philippe-Filibert est furieux. Il cesse sur le coup de faire don de
ses livres à la bibliothèque de cette école secondaire sise à quelques coins de rue
du Village gai. » (« La rage de Philippe-Filibert Sigismond »)
Dans cette dernière citation, tu passes d’un engagement à l’autre, pour te consoler
sans doute de ta défaite. Tu mets derrière toi ce qui t’irrite, soit le manque d’intérêt
dont font preuve les Franco-Ontariens qui ne veulent rien entendre des leçons de
leur passé, et tu montes sur ton second cheval de bataille, l’homme gai dont tu fais
un homme heureux dans ses relations passagères. Ce qui compte, c’est la gratification
immédiate, celle qu’offrent, par exemple, les lieux de rencontre que ce soit Zippers
ou le « 69, rue de la Magie ». Tes personnages donnent des adresses, ouvrent des
portes, nous font partager leur expérience toujours positive : « Maurice se lèche
les babines et entre dans le jeu. La magie s’opère dès qu’il commence à caresser
ce blouson de cuir » ; « L’Asiatique pose d’abord le pied droit sur les couilles
de Sébastien, puis dirige un premier jet ambré vers le nombril de sa proie. Il laisse
ensuite couler un filet d’or sur les pectoraux ivoiriens du Torontois qui frémit
de plaisir en sentant le chaud liquide sur sa peau. C’est maintenant un Pisse Dru
que le Vietnamien débouche, dirigeant dès lors son torrent vers le cou, les joues,
le front et… l’endroit magique ! » Reste à savoir si le lecteur partage le plaisir
du narrateur.
Merci de ce petit livre qui t’a habité, qui est sorti de toi et qui te représente
en ton absence. C’est un parfait exemple de tes engagements.
Pierre Karch