Recension parue dans University of Toronto Quarterly, 2006.
C’est à une visite guidée du village gai de Toronto que nous convie Paul-François
Sylvestre, dans son plus récent roman 69, rue de la Luxure. C’est un roman joyeux,
sans véritables confits, comme l’annonce l’illustration de la couverture que signe
Christian Quesnel. On y voit un orignal aux couleurs de l’arc-en-ciel. Mais ce n’est
pas la reine qui le chevauche, comme dans l’œuvre célèbre de Charles Pachter. Ici,
ce sont deux jeunes gens au sourire engageant. L’un d’eux porte le panache de la
bête en guise de paire d’ailes. Ce sont les personnages principaux, le Torontois
Serge et le Québécois Julien qu’on retrouve un peu partout dans ce quartier qui fait
beaucoup parler de lui. La narration est assurée par Serge, mais aussi par Nee Mun,
dont les réflexions sont imprimées en italiques. On passe ainsi d’un point de vue
à un autre, celui d’un Occidental à celui d’un Oriental qui se complètent. Le titre
est bien choisi : a) le chiffre renvoie à une technique ou à une prise de position;
b) la «rue» facilite les rencontres et les échanges; c) la «luxure» est le sujet
même de ce livre et occupe toutes les pages sans ennuyer parce qu’elle est coquette
et sait varier son jeu.
Pierre Karch
Recension parue dans La Référence, toute l’actualité de la littérature gaie et lesbienne
francophone,
n° 22, 15 février 2005.
Cet auteur franco-ontarien vit à Toronto après avoir dirigé pendant plusieurs années
la section française du Conseil des arts de l'Ontario. Il a déjà publié plusieurs
essais, poèmes, recueils de nouvelles et romans. Il est particulièrement impliqué
dans la défense des minorités. Plusieurs de ses livres traitent de l'histoire des
Franco-Ontariens au cours du 20e siècle. Depuis les années 70, Paul-François Sylvestre
s'est également révélé un auteur gay engagé auquel on doit des titres essentiels
comme Propos pour une libération (homo)sexuelle ou Les homosexuels s'organisent,
et plus récemment Le Mal aimé, Homosecret et Sissy ou Une adolescence singulière.
On peut retrouver les chroniques et articles de Paul-François Sylvestre chaque mois
dans L'Express de Toronto.
Le titre même de ce roman laisse entrevoir un récit consacré aux plaisirs sexuels.
En effet, 69, rue de la luxure, aborde le thème de la sexualité gaie sans gêne et
sans détours. Avec ce huitième roman, publié aux Éditions du Gref, Paul-François
Sylvestre démontre, une fois de plus, ses qualités en tant qu’écrivain gai : « Mon
cul n’a jamais été rasé et le poil qui recouvre mes miches dodues est court et dru.
Julien y plonge le nez pour renifler ce qu’il appelle… le parfum du sexe. Ça bat
n’importe quel Obsession ou Eternity. Émoustillé par l’odeur et la vue de mon cul
velu, Julien transforme sa langue en un dard qui s’insinue dans la craque conduisant
au trésor enfoui » (p. 119-120).
L’histoire de 69, rue de la luxure se situe à Toronto, dans le village gai. Le torontois
Serge fait la connaissance du québécois Julien sur les marches du café Second Cup.
Leur relation durera l’espace de quelques semaines, au cours desquelles les deux
protagonistes feront l’expérience d’une aventure purement sexuelle. Dans les saunas,
à la maison, en public sur le sling de l’Aigle noir ou dans une maison de débauche
(69, rue de la luxure), les personnages se laissent aller aux désirs qui les habitent.
En solitaire, en couple ou à trois, la jouissance devient indispensable. En parallèle,
on retrouve également un troisième personnage, Nee Mun, un asiatique, qui observe
de loin, comme un voyeur, le va-et-vient de Serge et de Julien, qu’il surnomme respectivement
« Torse Poilu » et « Jeune Homme ».
Dans un style évocateur, l’auteur réussit à décrire avec exactitude la vie sexuelle
de deux gais à la recherche de sensations fortes. Paul-François Sylvestre utilise
un langage à la fois drôle et provocateur. Très bon roman, un peu court peut-être,
qui aurait certes gagné à être développé, et ce pour le plaisir du lecteur qui en
demande toujours plus. À signaler que le dessinateur et illustrateur Christian Quesnel
a également participé au roman. Douze images de style bédé agrémentent l’histoire
à plusieurs égards, toutes très colorées et surréalistes, et donnent au livre un
caractère un peu enfantin.
Jean-Sébastien Vallée
Recension parue dans La Voix du Village, Montréal, avril 2005, page 36.
Escapade gaie à Toronto
Paul-François Sylvestre est certainement l’auteur gai francophone le plus constant
et le plus engagé de toute l’histoire du Canada. En tant que Franco-ontarien, il
est sensibilisé très tôt au stat des minorités et devient militant de la cause gaie
quand il découvre son homosexualité. Paul-François Sylvestre aime la sexualité explicite,
la culture gaie et les références bibliques… autant d’ingrédients qu’on retrouve
dans son nouvel ouvrage 69, rue de la Luxure, une fantaisie érotique publiée sous
la forme d’un bel album illustré. Situé à Toronto, ce récit intimiste se présente
comme un petit guide des us et coutumes de notre communauté, et tout particulièrement
du village gai de la capitale ontarienne. L’auteur décrit la rencontre de Serge,
le Torontois, et de Julien, un séminariste québécois, tous deux dans la vingtaine,
qui n’ont que quelques jours pour découvrir ensemble les plaisirs de la ville. L’intervention
d’un narrateur extérieur, Nee Mun, permet d’introduire la vision d’un immigrant et
nous révèle la perception de l’homosexualité dans la culture chinoise et indienne.
Instructif.
Pierre Salducci
69, rue de la Luxure : un roman ludique qui n’a pas froid aux yeux
Voici un roman qui affiche ses couleurs haut et clair dans le titre et dans la saisissante
illustration de la couverture, qui montre deux jeunes hommes enlacés à cheval sur
un des ces orignaux qui ont décoré les rues de Toronto voici quelques années. L’orignal
a les couleurs de l’arc-en-ciel, un symbole de la communauté homosexuelle. Pour souligner
encore l’intention et la teneur de l’ouvrage, on trouve en exergue une belle citation
de Jean-Paul Tapie qui décrit le bonheur parfait comme un mélange d’excitation sexuelle
et de béatitude morale.
De quoi s’agit-il ? Nee Mun, un jeune vietnamien fraîchement immigré, aux prises
avec ses premiers désirs, explore lentement, prudemment, pas à pas, les milieux gais
de la ville. Il remarque surtout Serge, dont il ignore le nom et qu’il appelle Torse
Poilu. Hésitant à afficher ouvertement ses tendances, Nee Mun observe attentivement
les allées et venues de Serge en amoureux discret qui cherche à mieux connaître l’objet
de sa flamme.
Serge est un personnage entier, plein d’assurance, un fonceur, un macho direct qui
sait toujours ce qu’il veut. C’est-à-dire, qui il veut. Il jette son dévolu sur Julien,
un jeune Québécois de passage qui cherche à profiter d’un court séjour à Toronto
pour suivre librement ses élans. Serge lui offrira une visite guidée des milieux
homosexuels de la ville tout en vivant avec lui une histoire d’amour brève et passionnée
culminant dans une splendide orgie.
Paul-François Sylvestre donne du relief au roman en le racontant à deux voix, ce
qui est une excellente idée. Il décrit les amours de Serge et de Julien à la troisième
personne, avec force et clarté, ne s’embarrassant pas d’allusions et de sous-entendus.
C’est le rut masculin dans toute sa vigueur. La présentation franche et nette du
désir charnel est toujours rafraîchissante et Sylvestre a le talent d’en parler d’une
façon à la fois crue et poétique, se servant d’images savoureuses et de métaphores
colorées pour décrire les élans du cœur et la physiologie des étreintes. L’autre
voix, à la première personne, c’est le récit de Nee Mun, le soupirant secret, tout
en nuances, qui, à la veille de sortir du placard, admire de loin la performance
de Serge, toujours bien à l’aise dans sa peau. L’emploi de ces deux voix, de ces
deux tons, apporte au roman une variété, une profondeur qui fait penser à un concerto,
à un contrepoint entre la partition de Nee Mun, douce et tendre, et la grande cavalcade
de Serge et Julien.
Pour le lecteur et la lectrice qui connaissent peu ou pas les cercles homosexuels,
le roman en offre des aperçus fascinants. On y parle des signes de reconnaissance
(par exemple, la couleur du mouchoir qu’on porte dans telle ou telle poche pour indiquer
sa disponibilité et ses préférences), des artistes gais, des spectacles dans les
cabarets spécialisés, du festival de la Fierté gaie, de la drague, des rencontres
dans les bains saunas, des dimensions multiethniques du milieu. La description en
direct du Village gai de Toronto sert de décor aux mouvements des personnages, toujours
intéressants, bien campés et attachants. Les dessins sensuels et brillamment colorés
de Christian Quesnel, un artiste au talent remarquable et d’une variété étonnante
de styles, accompagne très bien ce roman ludique qui n’a pas froid aux yeux.
Jean-François Somain